L'esclave, domestique et compagne
Le système d'habitation
Pour traiter de la vie de domestique sur l'habitation, il faudrait déjà expliquer en quoi consistait le système d'habitation. En arrivant dans les colonies, les colons européens s'accaparent le territoire. Souffrant de sous-nutrition et ne connaissant pas vraiment l'alimentation locale, ils entreprennent de cultiver des cultures vivrières qu'ils avaient vu chez les Caraïbes, pour se nourrir. Ils s'attèlent au défrichement par brûlis de terrains, y plantent des fruits et légumes (manioc, bananiers, poix, patates), construisent une case et y plantent du tabac.
A l'époque, le tabac servait de monnaie d'échange, il était troqué contre des produits manufacturiers venu d'Europe, du vin, des engagés et des esclaves. Ces exploitations allaient prendre le nom d'habitation. Celles-ci comprenaient des terres, des bâtiments tels que les lieux de vie du maître, les cases des esclaves ou les lieux de production et d'exploitation quand c'était nécessaire. L'habitation ne se limitait pas aux biens fonciers, c'était aussi les humains, le maître, sa famille, ses serviteurs et esclaves.
Il y avait deux types d'employés sur la colonie :
- l'engagé venu d'Europe contre un contrat pour une durée limitée et qui a l'issue de son contrat obtenait une cession de terre et
- l'esclave originaire d'Afrique dans le cadre du commerce triangulaire, pour être une main d’œuvre servile sur la plantation.
En 1671, la taille moyenne d'une habitation est de 39 hectares. Progressivement cependant, le nombre d'engagés européens chute alors que celui des esclaves explose. Les engagés ne sont plus que 1% en 1688. Cela s'explique par le fait que peu d’Européens voulaient s'engager pour travailler parfois dans les mêmes conditions que les esclaves, ni non plus avec ceux-ci. L'autre raison était que le prix de l'esclave qui s'échangeait contre du tabac, était moins coûteux que celui d'un engagé si l'on regarde que l'engagé ne devait que quelques années de services.
C'est donc comme cela que l'esclavage à été le modèle économique de l'époque car plus rentable sur la durée. Le commerce triangulaire à grande échelle pour les Antilles Françaises ne commence réellement que dans les années 1660. Il visait essentiellement les hommes, main d’œuvre physique pour assurer le travail dans les champs. Sur les bateaux transatlantiques, les femmes étaient en infériorité numérique cependant leur importance socio-économique n'en sera pas si faible dans la plantation.
D'après différentes sources, elles seraient d'un ratio de deux hommes pour une femme alors que d'autres sources disaient que les femmes constituaient 38% de la « cargaison » (Herbert S.Klein qui a analysé la traite négrière dans les colonies anglaises, hollandaises et brésiliennes).
La vie des esclaves sur l'habitation
Une fois arrivée, l'esclave était affectée à une habitation où elle pouvait occuper soit un poste à l'intérieur de la grande case comme domestique, nourrice ou sage-femme, doctoresses ou couturières c'est ce qu'on a appelé « négresse de maison », ou à l'extérieur pour s'occuper des cultures nourricières de la plantation. Elles étaient les « négresses de jardin ».
A noter que les femmes esclaves étaient essentiellement affectées au travail dans les jardins où elles devaient planter et gérer les parcelles des fruits et légumes destinés à nourrir l'habitation ou le commercer localement. Elles n'ont intégré les champs en nombre que lorsque l'économie s'est tournée vers le sucre.
Dès le plus jeunes âge, les petites filles intégraient les champs de canne à sucre. Dans les champs de canne, les travaux étaient partagés en 2 ou 3 groupes.
Les femmes étaient majoritaires au sein des groupes :
- Dans le premier groupe, les femmes étaient utilisées comme contre-poids dans le transport de la canne à sucre qui se faisait par les hommes sur des bêtes à charge (taureaux, bœufs, chevaux).
- Dans le second, elles sont chargées du sarclage (à savoir couper les herbes gênantes à l'aide d'un sarcloir).
- Enfin dans le troisième, c'était essentiellement des enfants qui le composaient. Munis d'un panier, ils devaient rassembler l'herbe arrachée et constituer des blocs de déchet de mauvaises herbes.
Dans Women and Slavery in the French Antilles, 1635-1848 de Bernard Moitt, il est décrit une scène où
une centaine d'hommes et de femmes d'âges différents sont tous occupés à creuser des fossés sur un champs de canne, la majorité d'entre eux sont nus ou encore couverts de lambeaux. Un soleil de plomb est au-dessus de leur tête. Leurs membres tombaient sous la chaleur, fatigués par le poids de leurs outils et la résistance du sol argileux [...]. La sueur coulait sur leur corps. Un silence de cimetière règne. Le manager assiste à la scène d'un œil impitoyable, avec une patrouille de plusieurs hommes armés qui donnaient des coups de picotement à tout ceux qui tombés de fatigue s'aventuraient à prendre du repos, hommes, femmes, jeunes ou vieux, sans distinction.
Concernant l'organisation du travail, les esclaves travaillaient 6 jours sur 7 car il était interdit de travailler le dimanche et les jours de fête. Les journées de travail étaient liées à l'ensoleillement. Les esclaves commençaient à travailler dès le lever du soleil jusqu'au coucher du soleil avec une pause de midi à 14h. Il était possible de commencer le matin avant le lever du soleil, mais uniquement dans des cas exceptionnels.
Les esclaves enceintes et les nourrices ne devaient pas travailler autrement que du lever du soleil à 11h, et de 15h à une demie-heure avant le coucher du soleil.
Il fallait pour une esclave avoir six enfants pour bénéficier de jours supplémentaires de repos. Pour leur alimentation, les esclaves disposaient d'une petite portion de terre où ils plantaient des fruits et légumes leur permettant de vivre ainsi que leur famille. Ils étaient libres d'y planter ce qu'ils voulaient mais devaient veiller à ce qu'elle soit tenue en bon état. En plus de cela, le propriétaire devait leur fournir morue, bœuf salé, farine, légumes secs ou racines non-plantées sur la parcelle de terrain qu'il leur avait concédée.
Les conditions de vie des femmes domestiques étaient infiniment meilleure que celles des plantations. Les nombre de domestiques variait d'une habitation à une autre. Plus d'avantages étaient accordés aux esclaves de maison qu'aux esclaves des plantation. Elles avaient par exemple plus de nourriture, un meilleur habillement et un logement plus proche de la Grand Case. Dans une maison, il y avait une multitude de domestiques. Un domestique personnel était affecté à chaque membre de la famille. Ajouté à cela, il y avait une cuisinière, deux femmes chargées du bain de leur maîtresse, 2 ou 3 couturières et 2 ou 3 chargées de diverses courses, 6 hommes esclaves étaient des exécutants du maître des lieux.
Sur chaque habitation, il y avait une case destinée aux soins médicaux pour les esclaves et le personnel en cas de problème médical. Les corrections étaient également régies par le code de Martinique datant de 1786. En cas de correction disproportionnée, le maître devait s'acquitter d'une amende de 2000 francs et en cas de récidive perdait le droit de posséder des esclaves. Si l'esclave succombait à ses blessures, le maître risquait la peine de mort. Ces sanctions n'étaient que théoriques car il eusse fallu que le maître soit dénoncé par ses esclaves et reconnu ensuite coupable par un tribunal partial.
Les « marronnages » ou fuites d'esclaves des femmes étaient plus rares que celles des hommes mais elles ont existé. Les marronnages étaient durement punis notamment chez les hommes qui subissaient les pires atrocités une fois attrapés (amputations avant d'être réintroduits dans les champs). Les femmes bien que punies ne subissaient pas des corrections similaires.
Elles étaient emprisonnées dans des prisons coloniales ou devaient porter un carcan (cf photo ci-contre), ou pire étaient exécutées si la fuite avait été longue. Dans le Code Noir qui régissait l'esclavage dans les Colonies Françaises, il était stipulé que les marrons (fugitifs) risquaient comme châtiment que soient coupées leurs oreilles. Les femmes ont également pris part à toutes les révoltes (1678, 1699, 1748, 1752, 1822 et 1833) qui réclamaient la libération des esclaves et des conditions meilleures dans les plantations.
Celles ne supportant plus leur condition d'esclave avaient différents moyens d'exprimer leur colère. Elles ont été plusieurs fois coupables de ralentissements de travail, d'arrêts de travail ou encore d'empoisonnement. Par exemple une esclave nommée Désirée, accusée d'avoir empoisonné un homme de la plantation, est jugée le 9 juillet 1827 par le Conseil Privé de Martinique. Sa culpabilité n'a pas pu être prouvée par la cour qui a retourné comme probabilité, le terme « peut-être ».
Elle est déportée à Porto-Rico comme il était coutume à l'époque de déporter les esclaves vers les colonies espagnoles à partir des années 1740. Son maître a été indemnisé en retour.