Arrivée en Martinique et vie dans les plantations
L'Indien dans la plantation

Une fois arrivés, ils intégraient leur poste de travail généralement dans les plantations du Nord de la Martinique (Basse-Pointe ou Saint-Pierre ville de leur arrivée). Les tâches étaient essentiellement l'entretien des plantations de canne, l'élevage des troupeaux de bovins, notamment les taureaux, qui tiraient le cabouèt (charrette tirée par deux taureaux) de canne à l'usine. Les Noirs restaient cantonnés aux travaux plus rudes, car jugés plus physiques que les Indiens. Les femmes indiennes, elles remplaçaient les anciennes esclaves femmes noires. Elles assuraient les tâches domestiques chez les planteurs blancs.
À l'instar des anciens esclaves, ils habitaient dans les habitations dans les anciennes cases laissées vides par les anciens esclaves et vivaient dans des conditions hygiéniques inhumaines (9m² pour toute une famille et sans éclairage !). Les travailleurs indiens étaient préférés aux travailleurs noirs descendants d'esclaves par les planteurs car ils travaillaient plus régulièrement, les Noirs ne travaillant que un, deux ou trois jours par semaine alors que les Indiens travaillaient quotidiennement 26 jours par mois comme le stipulait leur contrat. De plus, les travailleurs indiens étaient fidèles au planteur qui les avait recrutés quand le Noir pouvait changer d'employeur.
Comparés aux Indiens, les Congos étaient encore plus dociles et fidèles aux patrons. Ces derniers vivaient en communauté sans intégrer la population noire indigène. Le salaire était en moyenne de 12,50 francs mensuels pour les hommes (soit 40 centimes la journée de travail), 10 francs pour les femmes et 5 francs pour les non-adultes. Une ration de nourriture quotidienne était également « offerte » par l'employeur. Les ouvriers indiens étaient payés avec le « caïdon », une pièce en cuivre de valeur de 50 centimes avec les initiales du planteur.
Cette monnaie leur servait à s'équiper et à faire des achats dans la boutique du planteur présente sur la plantation ou dans les alentours. Au moment de leur paie, leur dette était déduite, restant ainsi liés aux propriétaires et à l'habitation. À la fin de son contrat, l'employé avait droit à une prise en charge de son rapatriement pour lui, sa femme et ses enfants non adultes. Des agents gouvernementaux veillaient au respect du contrat signé afin que l'ouvrier ne soit pas lésé.
La dure vie dans les plantations
Les conditions de travail étaient cependant rudes. Les travailleurs indiens recevaient bien souvent une nourriture insuffisante composée de racines et de féculents, de poisson salé, mais pas de viande, ni d’huile et d’autres condiments, et encore moins de lait. Ils commençaient à travailler le matin, de 4h30 à 12h00, et l’après-midi, de 13h30 à 18h30. À ce rythme, ils n’avaient même pas le temps de préparer le repas de midi. Ces hommes et femmes devaient aller, après le travail, couper de l’herbe et apporter des paquets de fourrage pour les bestiaux de l’habitation. Ils recevaient alors leur ration alimentaire.
Certains employeurs obligeaient leurs recrues à travailler nuit et jour en les payant parfois en retard (2 à 3 mois). Ils travaillaient également les dimanches et jours de fête jusqu'à midi. Les plaignants étaient envoyés en prison. S'ils étaient malades et hospitalisés sur la plantation, ils devaient balayer les alentours du bâtiment, enlever le fumier des écuries. Beaucoup préféraient rompre leur contrat et choisir l'oisiveté. Très tôt, ils optaient pour le « marronnage » (fuite de leur lieu de travail). Marronnés, ils étaient maltraités et considérés comme de dangereux sauvages.
À l'image des Noirs, ils étaient également victimes de mauvais traitements, accusés de vol et d'assassinat ou, pire, tués dans des conditions opaques. Par exemple, un journal français La Bataille raconte que le 19 Juillet à Saint-Joseph, un engagé aurait été tué par le planteur qui l'aurait fait incarcérer à l'infirmerie le matin même. Sa femme avec trois autres engagés constatent le décès et font appel à la gendarmerie qui pénètre seule sur les lieux et constate la mort. Les Indiens se rétractent dans leur témoignage, preuve de la pression qu'ils subissaient de la part des planteurs.
Les Indiens n'hésitaient pas à se venger en brûlant la maison des propriétaires. D'autres sombraient dans l'alcool et la folie. À la fin de leur contrat, ils pouvaient soit se ré-engager généralement pour cinq ans chez le même planteur ou un autre planteur, s’engager comme travailleur libre ayant renoncé définitivement à son droit de rapatriement ou l’ayant « réservé », travailler avec un permis de résidence libre sous le régime de droit commun, ou encore être rapatrié. De toute façon, l'économie actuelle basée en grande partie sur le marché de la canne à sucre ne leur permettait pas d'autres voies d'issue. Le travailleur avait le choix entre le travail rude des champs et la misère.
Le rapatriement ne leur était pas systématiquement proposé, les planteurs usant de leur imposante position face à cette main-d’œuvre soumise et sans réelle opposition. Les employés arrivaient seulement à négocier un meilleur contrat et une augmentation parfois en faisant jouer la concurrence entre planteurs. Ils se réengageaient alors pour un nouveau quinquennat. À noter qu'une condamnation en correctionnelle ou criminelle supprimait définitivement le droit au rapatriement. À la fin de l'immigration indienne dans les années 1880, l'omnipotence des planteurs ayant peur de perdre les engagés qui pouvaient exiger leur rapatriement était encore plus forte. Leurs agissements ont beau avoir été condamnés et combattus, la situation des engagés indiens n'allait guère s'améliorer. La seule contrepartie qu'ils ont obtenue était un lopin de terre dans la propriété du maître qu'ils pouvaient cultiver à leur guise, mais qui restait insuffisante pour se nourrir eux et leur famille. L'immigration indienne va durer jusqu'en 1885.
Le Conseil Général vote la fin cette même année pour plusieurs raisons :
- Le travailleur indien revenait trop cher en coûts (voyage + salaires pendant 5 ans) aux propriétaires terriens. En plus, il faisait concurrence aux travailleurs indigènes.
- La concurrence entre les immigrants indiens et les Noirs créoles avait suscité plusieurs tensions « raciales ».
À la fin de l'immigration, le nombre d'Indiens était d'environ 13 000 individus. La majorité était libre d'engagement. Même lors que l'immigration a été supprimée, les Indiens arrivaient dans les colonies françaises chaque année au nombre d'environ 5 000 par an.