L'échange Martinique-Canada est-il un mythe ?

Vous avez certainement entendu parler de la probabilité d'un échange entre la Martinique et le Canada. Est-ce un mythe ou une réalité historique ? AZ Martinique vous donne des éléments de réponses.

Le contexte historique

Caravelles de Christophe ColombTout d'abord revenons au contexte. À la fin du 15ème siècle, les Européens partent à la conquête des Indes en prenant la route de l'ouest et c'est ainsi que Christophe Colomb accoste San Salvador, une île des Bahamas le 14 Octobre 1492 et découvre l'existence d'un continent jusque là méconnu des Européens, l'Amérique.

Il revient en Europe et rapporte l'existence de terres fertiles, amenant dans ses valises quelques fruits et épices nouvelles. Très vite il apparaît que le commerce de ces nouvelles saveurs serait très lucratif pour les nations européennes. S'en suit alors une véritable course à la conquête de ces îles.

Les Espagnols ravissent les plus grandes îles du nord de l'arc antillais, les Anglais, les Hollandais et les Français se partagent le reste du magot. Les Arawaks ou Indiens Caraïbes ou Taïnos qui y vivaient sont soit exterminés, soit réduits à l'esclavage, soit s'enfuient dans d'autres îles pour se réfugier dans les régions montagneuses.

Enfin, disons le, aucun partage des terres entre Européens n'a pas vraiment lieu car les batailles font rage entre les différentes puissances à l'appétit mercantile grandissant. Il suffisait d'une simple erreur d'inattention pour qu'une puissance européenne ravisse « ses » terres à celle qui s'y était déjà installée.

C'est ainsi que plusieurs territoires vont changer de propriétaires plus d'une dizaine de fois.

La Martinique dans tout cela

Concernant la Martinique, les Français sont arrivés les premiers. Le 1er Septembre 1635, les bateaux de colons emmenés par le flibustier Pierre-Belain d'Esnambuc débarquent dans l'île. La population était essentiellement composée d'Indiens Caraïbes qui avaient remplacé la population Arawak qui y vivait.

Les colons Français s'installent dans le nord de l'île et construisent leur colonie autour de la région de l'actuel Carbet-Saint-Pierre. Les Caraïbes obtiennent la partie du sud pour un temps car les deux camps se disputent l'intégralité de l'île. Les Français tentent de réduire les Caraïbes à l'esclavage mais ces derniers refusent et sont exterminés pour la plupart, d'autres fuient l'île et les autres se seraient suicidés d'après un mythe.

À Saint-Pierre, les colons construisent un fort pour apercevoir au loin les rôdeurs et répondre à une éventuelle attaque de l'île. Par la suite, le Fort-Saint-Louis est érigé à Fort-Royal, actuel Fort-de-France pour renforcer la protection de l'île.

En 1674, les Hollandais tentent de s'emparer de la Martinique mais sont ridiculisés de manière plutôt drôle.

En 1693 et 1697, les Anglais s'attaquent à l'île et sont battus et refoulés du territoire. Les Français vont également s'attaquer aux possessions anglaises de Saint-Kitts en 1697 et la Jamaïque en 1694. Ces guerres étaient souvent conclues par des accords et en guise de monnaie d'échange des îles étaient cédées à l'un ou l'autre.

Ainsi en 1713, par exemple, le Traité d'Utrecht statue que la France doit rendre aux Anglais l'intégralité du territoire de Saint-Christophe.

La Martinique possédait plusieurs atouts :

  • Sa superficie, elle est l'une des plus grandes îles des Petites Antilles
  • Son climat, l'île a une nature luxuriante et un sol riche où les pluies sont fréquentes contrairement aux petites îles aux sols secs au nord de la Guadeloupe ou du nord du Venezuela
  • Les Français avaient vite bâti des forts dans la zone caraïbe et établi de grandes plantations réduisant l'immensité de la tâche pour un futur acquéreur des lieux.

Les faits

En Janvier 1759, une puissante flotte anglaise de vingt navires de guerre et quatre vingt de transport avec à son bord près de 8 000 hommes tente de s'emparer de la Martinique. Malgré leur nombre et leur armement, ils sont repoussés. Ils s'en vont alors conquérir la Guadeloupe qui avaient les mêmes atouts que la Martinique. Les colons guadeloupéens s'inclinent.

Navires anglais attaquant la Martinique en 1762Forts de leur succès en Guadeloupe, les Anglais retentent leurs attaques en Martinique. Ils arrivent à débarquer à Sainte-Anne, aux Anses d'Arlet et à la Pointe des Nègres. Fort-Royal est occupée et la Martinique capitule le 13 Février 1762. La flotte française prévue à la rescousse n'arrive dans la zone que le 8 Mars et se replie alors vers l'île de Saint-Domingue.

Cette première occupation de la Martinique par les Anglais ne va durer que quelques mois. Le Traité de Paris de 1763 rendra à la France, la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante, la Désirade. La France obtient également Sainte-Lucie et les Anglais de leurs côtés se voient garantir la possession de la Dominique, Tobago... et le Canada !

Les Français perdaient le Canada mais étaient grandement satisfaits ! Les îles étaient lucratives et le commerce de sucre était à son apogée alors qu'il était impossible de mettre en place des plantations sur le sol gelé canadien.

En 1760, le Ministre d'État en charge des affaires étrangères, Louis Philogène Brûlart, vicomte de Puisieulx déclarait :

N'est-il pas aussi humiliant que mortifiant que d'imaginer que la perte de la Martinique ferait passer entre les mains des Anglais un commerce de soixante-dix millions ce qui fait plus des deux tiers de leur dette nationale.

Du côté des dirigeants anglais c'est également la soupe à la grimace. L'amiral, chef de la délégation anglaise qui négociait avec les Français est accusé de haute trahison pour avoir cédé toutes ces îles en échange du Canada !

Mais les avis restaient partagés dans les rangs de la bourgeoisie anglaise. Prenant l'exemple de la Guadeloupe dont ils avaient été propriétaires entre 1759 et 1762, ils émettent l'idée que la colonisation anglaise de ces îles avait plus profité à la colonie qu'à la métropole. Ils y avaient investi une fortune ce qui avait permis à l'île d'être bien ravitaillé en esclaves et en équipement et d'écouler leur sucre à bon prix sur les marchés anglais. Au moment d'en tirer profit, l'île était redevenue française sans qu'ils aient pu tirer un quelconque bénéfice de l'argent investi.

Les négociants anglais eux avaient l'avis opposé. Le commerce de sucre florissait et il y avait une fortune à en tirer. Ils pensaient qu'ils fallait garder coûte que coûte la Martinique et la Guadeloupe et rendre le Canada à la France.

Il était hélas trop tard et l'accord avait eu lieu.

En France, on se frottait les mains d'avoir réalisé la bonne affaire. Après tout, Voltaire déclarait :

Le Canada n'était que des arpents de neige face aux îles... qui sont des points sur la carte et des événements qui se perdent dans l'histoire de l'univers mais enfin ces pays qu'on peut à peine apercevoir dans une mappemonde produisaient en France, une circulation annuelle d'environ soixante millions de marchandises.

Conclusion

Il n'est donc pas une légende mais un vrai fait historique que la Martinique aurait été échangé contre le Canada. La Martinique aurait pu être anglaise et le Canada français. L'histoire en a décidé autrement. Alors oui aujourd'hui on peut se poser la question de savoir ce que la Martinique serait devenue en étant une colonie anglaise, serait-elle une république indépendante comme Barbade et la Dominique, ou alors une île toujours sous pavillon de la couronne britannique comme Sainte-Lucie ou la Jamaïque ?

Quand on voit les richesses des deux territoires à l'heure actuelle, l'amiral anglais déchu qui avait signé les négociations de paix n'avait-il pas fait le bon choix ?

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